• 6..Rancoeurs

    Un sourire amer a fendu le visage de Zia.

    Les yeux de Julian se sont écarquillés brusquement, il m'a poussée, violemment, avec ses deux mains et je me suis renversée sur le sol. J'ai heurté la terre battue en un bruit sourd qui a résonné dans mon coeur.

    Il s’est amplifié, amplifié jusqu’à ce que j’ai l’impression qu’il allait exploser.

    Et, devant moi, Julian se décompose, son visage se fissure, sa mâchoire qui se décroche creuse de gigantesques failles pareilles à celles qui doivent ébranler son cœur.

    Zia a laissé tomber dans ce silence horrifié d’une voix pleine de mépris :

    -Alors, c’était ça ??

    Le masque de Zia a laissé passer un sourire triste avant qu’elle ne se reprenne immédiatement et lui dise, pleine de colère :

    -Hein ??

    On lit dans ces yeux une colère prête à déborder.

    Ses lèvres tremblent.

    Le temps a rempli qui vase qui va se déverser, et la tempête née dans le cœur de Zia s’apprête à tout détruire sur son passage.

    -Ça y est. Ça y est, Julian.

    -Nan, Zia, ça n’y est pas !! Tu te souviens ??! Jamais !!

    Elle l’a regardé comme s’il était le dernier des idiots.

    -Mais Julian, tu n’as jamais compté tenir tes promesses, non ?

    Et là, j’ai cru que Julian allait s’effondrer.

    Zia a respiré, goûté le silence, savouré le risque et la douleur causée par ses paroles ; a palpé du bout de la langue la saveur de ses paroles osées et encore jamais prononcées.

    Elle avait sorti son arc et elle était prête à tirer.

    Elle le connaît trop pour ne pas savoir où viser.

    Zia est une guerrière aguerrie et impitoyable. Peu importe que son adversaire soit à terre, ou qu’il soit l’homme qu’elle aime, elle l’achèvera.

    Et Julian est sa nouvelle proie.

    Elle ne s’est pas privée d’enchaîner, plus sûre d’elle :

    -J’ai toujours su que ce jour arriverait, Julian. Des mois que tu m’oublies dans ta tristesse. Ton cœur est en pierre. Et tu sais quoi ?? Je t’ai aimé. Mais si on en est là maintenant, c’est de ta faute. Tu n’as jamais été à la hauteur !! Et tout le monde le sait.

    Zia a tourné les talons, sa robe légère a tourbillonné avec elle dans son élan. Elle est partie, emportant les derniers lambeaux d’espoir auxquels s’agrippait Julian.

    Il y a eu un long silence.

    Seuls les battements de mon cœur comblent le silence.

    J’ai l’impression que mon cœur court, court, qu’il tape contre ma cage thoracique, qu’il est à deux doigts de la briser, qu’il est prêt à s’échapper ; fuir à la douleur.

    Je n’aurais pas dû être témoin de cette scène.

    Une petite voix me murmure « bien fait pour lui ! » pendant que le reste de mon être joue la caisse de résonnance à sa souffrance.

    J’aurais voulu ne jamais croiser son regard quand il s’est retourné.

     

    Il s’est levé.

    Et il est parti.

    D’un pas mal assuré, comme s’il avait trop bu ou que le vide en dessous de ses pieds lui avait donné le vertige, il a marché sur mon cœur et passé le pas de la cabane.

     

    Tout n’était qu’un rêve.

    Ou un cauchemar.

    Cette fausse réalité allait éclater d’ici deux minutes, j’allais me réveiller dans la forêt, toutes ces dernières explosées dans ce clignement de paupières où j’ouvrirais les yeux.

    J’aurais donné n’importe quoi pour que ça arrive.

     

    Le soir, une petite fille est venue.

    La peau mate, de splendides cheveux couleur nuit, lisses, m’a prise par la main, et sans un mot m’a conduite à ce qui doit être le centre du village.

    Des gens souriant, riant, parlant, sont rassemblés autour d’un feu. Ils mangent, ils échangent leur journée.

    « Je ne suis pas de leur monde ».

    Mon cœur s’est serré.

    Un cœur en haillons qui s’émiette à chaque fois que je pose le pied sur le sol. Je rêve de posséder leur vie, mais je n’ai rien à faire là.

    Il me semble que j’ai fait assez de dégâts.

    Je me suis assise sur le sol, en tailleur, comme eux, un peu à l’écart.

    Là où l’on pourrait oublier ma présence, que je puisse m’effacer de ce monde, puis me noyer dans la douleur.

     

    Je mange en silence.

    Le vide en moi joue à cache-cache, j’ai joué à pile et face, que voulez-vous j’ai perdu, j’aurais pas dû, nan j’aurais pas dû rester.

    Il a fallu qu’un garçon me repère, et vienne s’asseoir à côté de moi.

    Je ne le vois pas dans le noir, mais quand il a commencé à parler j’ai cru que j’allais me taper la tête contre un rocher.

    « C’est pas possible… » 

    On veut être tranquille et voilà ce qu’on se coltine !!

    Comment est-ce possible de dire autant de choses inutiles à la seconde ?

    Je ne l’écoute que d’une oreille, sa voix est douce, cadencée, presque pressée ; ce que je refuse de m’avouer c’est que je cherche du regard quelqu’un que je n’ai pas trouvé.

    Depuis que j’ai posé mes fesses sur le sol, le soleil s’est couché, les conversations taries, le repas fini et il n’est toujours pas apparu.

    Son absence oppresse mon cœur, comme une pièce qui se refermerait à chaque seconde qui file sous les mots de cet étrange compagnon.

    Sa présence n’empêche ni la douleur ni le sentiment de solitude de me coller aux basques, mais peut-être devrais-je le remercier de combler le silence, de tenter de recoller les p’tits bouts de sens qu’il me reste et d’en faire un puzzle.

     

    Et quand les gens ont commencé à se lever, il est arrivé.

    Tremblant, plein de sueur, le regard perdu, presque fou, mais il était là.

    Mon regard a glissé sur son corps.

    Et j’ai vu ses avant-bras.

    Entourés de deux grands bandages rouges.

    J’ai mis ma main devant la bouche presque sûre que j’allais vomir, jamais je n’ai pu supporter la vue du sang.

    Et mon voisin a lâché d’une voix tendue :

    -Ça fait quelques minutes que je t’observe et euh.. fais gaffe parce que tu disparais.

    Au même instant, j’ai croisé le regard horrifié de Julian.

    Coup de poignard.

    Je suis partie, propulsée par une force inconnue, j’ai filé plus vite que les comètes dans le ciel, le cœur battant la respiration haletante.

    Je disparaissais, je disparaissais, je disparaissais…

    J’allais mourir.

    Je revois son regard.

    Coup de poignard.

    Déjà, je ne vois plus mon bras, droit ni ma jambe gauche.

    Tout a perdu son sens ; où vais-je ?

    Ces yeux…

    Coup de poignard.

    Derrière moi, j’entends deux jambes courir et je prie pour que ce soit Julian, qui vienne m’aider, qui m’accompagne pour mon dernier voyage ; mais c’est la voix de mon compagnon qui hurle :

    -Calme-toi !! Surtout, ne panique pas !!

    Je vois la transparence progresser, elle monte jusqu’à mon épaule, non non non !!

    J’ai un frisson d’horreur.

    -Je t’en prie !! C’est la seule façon de te sauver !!

    Mais mon cœur était comme un cheval parti au triple galop, impossible de l’arrêter, et ma raison affolée et fissurée par tant de coups refuse de m’obéir…

    Je vais mourir.

    Maudite, coupable d’avoir brisé deux personnes, ingrate et sans avoir jamais dit au revoir à personne, sans jamais avoir dit merci, ou même su aimer quelqu’un comme il le méritait.

     

    Maéli.

    Alors ? ;)

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