• -Sophie ? C'est vraiment toi ?

    Elle a paru inquiète, à l'autre bout du fil.

    J'ai soupiré.

    -Oui, c'est moi, Anna. C'est juste que je me suis réveillée ce matin et que je ne me souvenais de rien. J'ai voulu appeler maman et elle ne répondait pas alors j'ai appelée Henri.

    Elle m'a coupé, d'un cri aigu :

    -Tu as appelé Henri ??

    J'ai soufflé.

    -Oui.

    -Mais après tout ce qu'il t'a fait, comment t'as pu ??

    J'ai fermé les paupières, inspiré un bon coup.

    -Je ne me souvenais pas de ce qu'il m'avait fait, justement. Alors il m'a dit d'aller voir Corinne, et elle m'a tout raconté et 

    -Coriiiiinne ? Cette vieille sorcière ??

    Ok. Respire.

    Je la détestais vraiment ?

    -Tu veux bien arrêter de m'interrompre et éviter d'insulter ma belle sœur, s'il te plaît ?

    J'ai senti qu'elle rongeait son frein, mais elle n'a pas bronché.

    -Anna, je sais que tu m'as appelée plusieurs fois et je me suis dit que tu pourrais me raconter ce qui s'est passé.

    Sa voix, amère a retenti :

    -Oui, pourquoi pas ? 

    Elle a soupiré.

    -Ça fait deux heures que je t'attends. Je suis au Café du Coin avec Matthieu. Vincent arrive... Tu sais où c'est ?

    -Je crois bien.

    Son enthousiasme est un peu remonté :

    -Bon, à tout de suite, alors !

    -A tout de suite !

    J'ai soufflé ; et je me suis dégonflée comme un ballon.

    Je me sens déjà plus légère.

     

    Maéli


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  • J'ai fixé mon portable et le nom qui s'y affiche "Anna". 

    J'aurais bien aimé que ça fasse tilt quelque part, que je me relève, que je me souvienne ; que j'aille voir Corinne, que je lui dise pourquoi tout ça est arrivé, que je lui dise, "Tout est fini, tout est fini".

    Mais je me suis contentée de le regarder, sur la table ; il fait un bruit d'enfer, à vibrer comme ça.

    J'ai respiré un bon coup, ai pris le téléphone en main et j'ai décroché. Une voix forte et énergique a crié dans mes oreilles :

    -Salut Sophie, c'est moi !

    Moi qui ?

    Je suis restée muette 

    muette muette ; comme une carpe.

    -...

    -Sophie ? Sophie, c'est moi !

    Cette voix qui avait l'air tout à l'heure soulagée s'est muée en un murmure inquiet.

    -Sophie..?

    J'ai la gorge enrouée ; j'ai tenté ma chance :

    -Anna ?

    Elle a soupiré. Comme un ballon qui se dégonfle.

    -Sophie ! Ça fait des heures que tu ne réponds pas ! Tu m'as fout la frousse ! Vu l'état dans lequel on t'as ramenée hier, je me faisais un sang d'encre !

    Et tu n'es pas restée ? Pensée timide, pensée furtive.

    -En parlant d'hier...

    Son débit est rapide et je me demande si elle a vraiment entendu que je lui parlais.

    -D'ailleurs Vincent, t'imagines pas ce qu'il m'a dit ! Roooh et puis tu verrais les photos qu'on a ! Vaut mieux pas que ça tombe entre de mauvaises mains !

    Elle a pouffé de rire. 

    J'ai écarté le téléphone de mon oreille. Elle a vraiment une voix stridente. 

    J'ai repris mon courage en main et je me suis raclé bruyamment la gorge.

    -Anna ?

    J'ai soufflé.

    -En parlant d'hier...

    Elle a paru complètement paniqué.

    -Sophie ? Sophie ?? Qu'est-ce qui va pas ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

    J'ai regardé mes pieds avant de me lancer :

    -Je ne crains que ce soit à toi de me le dire...

     

    Maéli.


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  • Elle a tenté un sourire faiblard. Elle a abandonné quand elle m'a vue.

    J'ai commencé à trembler, frissonner, je suis une coquille vide vide 

    vidée.

    Si faible...

    Je suis un bâton qui chavire un bâton naufragé, il me faut un bateau pour le retour, j'ai besoin d'une bouée ; je n'ai jamais trouvé d'île où se poser.

    Peut-être que Corinne s'est demandé si elle devait continuer, si ce serait pas mieux de s'arrêter là, de me laisser repartir et de ne pas enfoncer ce couteau dans la plaie qui saigne déjà à flots...

    Mais Corinne, la courageuse Corinne m'a lancé un regard et a continué :

    -Tu te souvenais, Sophie, tu te souvenais...

    Un silence a percé mon coeur.

    -On a pu te voir deux jours après. Tu avait l'air un peu abîmée, mais rien de grave. Tu nous diras "peut-être, mais vous avez pas vu l'intérieur". C'est comme si on t'avait un peu détruite.

    "On a ouvert la porte et tu as ouvert les yeux, encore endormie. Henri ne savait pas où se mettre, bien sûr. On avait passé deux jours à se crêper le chignon, à se dire ce qu'on aurait dû faire. Ou ne pas faire.

    "Tu n'as absolument rien dit. Tu nous regardais avec tes grands yeux marron, du bout de ton lit, nager dans le banc et je t'ai tendu des chocolats, ceux que tu préférais, tu sais ?"

    J'ai hoché la tête.

    "En fait, je t'ai dit bonjour et tu n'as pas cessé de fixer Henri. Tu lui as dit "Pourquoi ?" et je crois qu'Henri s'est fendu en deux. Henri n'a rien dit. Il s'est contenté de te regarder, l'air vide et toi aussi tu as plongé tes yeux pleins de questions et de douleur dans les siens. Il n'a jamais répondu.

    "Je savais pas quoi faire, Sophie... Je suis une imbécile, je le sais mais je me sentais tellement impuissante et le silence a posé comme un mur. Tout ça parce qu'on a refusé d'en parler.

    "Sophie, c'était la dernière fois que je te parlais. On est repartis, et quand on est revenus le lendemain tu n'étais plus là. Tu as disparu. Effacée. "

    Mon téléphone a sonné et je n'ai même pas pris la peine de regarder qui ça pouvait bien être. J'ai sursauté et j'ai fixé le vide.

    Corinne aussi a sursauté. Elle m'a demandé, avec un petit sourire en coin :

    -Qui c'est ?

    J'ai haussé les épaules. Jeté un petit coup d'oeil.

    -Je ne la connais pas.

    Elle m'a fait un grand sourire, m'a glissé :

    -Raison de plus pour répondre.

    Et elle est partie dans la cuisine, ranger nos tasses et les biscuits.

     

    Maéli

    Pardon...


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  • Le silence est effrayant.

    Le bruit est terrifiant.

    Dans mes oreilles souffle le vent d'un autre soir, sur me peau tambourine la pluie d'un hier et mes pensées ne sont plus miennes ; le gouffre est comme sous mes pieds. 

    Mais je suis toujours là, face à Corinne, dans nos fauteuils en cuir noir, bien vivante, je respire, je pourrais même presque que sourire, si je tirais assez fort, certainement que ça m'ferait mal, mais je pourrais.

    Je ne le fais pas.

    -Je voulais t'aider à te relever, mais ton regard était étrange, comme s'il se perdait. J'essayais de garder mon sang-froid, de ne penser à rien. J'ai tenté de te soulever, et tu es retombée d'un bruit mat sur le goudron à la seconde où je t'ai lâchée, alors que tu n'étais encore qu'assise.

    Mon téléphone a sonné. 

    J'ai sursauté et Corinne m'a lancé ce regard qui veut dire : "tu devrais peut-être le prendre, non ?"

    J'ai fait non de la tête sans même prendre la peine de regarder l'écran de mon téléphone.

    -Ça pourrait être important, tu ne crois pas ?

    Je me suis demandé si j'allais arriver à articuler quelque chose, et j'ai tenté ma chance :

    -Pas plus que ça.

    Elle a dégluti. Mais elle ne m'a pas contredit.

    -Je me suis rendue compte que tu t'étais ouvert le crâne en tombant. Tu avais dû cogner contre mon pot de fleur carré, que j'ai retiré de l'entrée depuis cette nuit cauchemardesque. Alors j'ai appelé Henri et il est arrivé. On a parlé et il ne comprenait pas que ça pouvait être dangereux, il était toujours aussi furieux ; il avait vu rouge et il arrivait pas à retirer cette colère qui masquait la perception qu'il avait des choses.

    Elle a soupiré.

    Je n'ose même pas imaginer la bombe que ça a dû créer. Je n'ose pas me demander comment ils ont fait pour s'en sortir à deux de tout ça. 

    -Il a refusé de m'aider et il m'a tendu le téléphone et j'ai appelé les secours. Tout est allé très vite, tu as perdu connaissance, ils t'ont prise en charge à temps, tu n'aurais pas de dommage, juste une cicatrice. Tu avais des bleus, mais rien de gravissime.

    Le silence a poignardé l'assistance.

    -Ça s'est corsé quand tu t'es réveillée.

     

    Maéli


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  • -Il t'a poussée si fort et tu as hurlé. Henri s'est précipité dehors, et moi, horrifiée, j'ai dévalé les escaliers ; comment j'ai pu laisser tout ça arriver ? J'étais juste là, Sophie...

    Son regard est si vide et elle est si pâle.

    -Je t'ai vu, par dessus l'épaule d'Henri, tu étais trempée et tremblotante. Et puis Henri s'est mis à te hurler de te relever, il était là, comme fou, à hurler "Lève-toi, idiote, lève-toi" et tu étais comme un animal apeuré sur le sol ; des trombes d'eau nous tombait sur la tête et Henri hurlait ses mots sur toi. 

    Tremble-t-elle ?

    J'ai froid, maman, j'ai froid.

    Corinne ne me voit pas et je suis dans le flou.

    La cuisine tourne.

    -J'étais paralysée et tu étais si choquée ; et Henry tremblait de colère. Tu n'as pas dit un mot. Moi aussi, j'étais en colère contre toi, Sophie, tu venais souvent gâcher nos instants ; on te donnait tout ce qu'on pouvait et ce n'était jamais assez. Je ne compte pas le nombre de fois où nous nous sommes disputés à propos de toi, Sophie. Mais tu étais mon amie.

    Que veux-tu justifier, Corinne ?

    La lâcheté n'a pas d'excuses. Pas une, Corinne.

    Qu'est-il arrivé, Corinne ?

    Je m'accroche à son nom, je m'accroche à ses mots, je suis la pluie qui dégouline contre les murs de ta maison...

    -Henri a repris son souffle et il allait se remettre à hurler, alors je me suis interposée.

    Et elle a levé les yeux ; je ne e souvenais pas que ses yeux étaient aussi bleus...

    Les souvenirs rouvrent des plaies.

    -Il a fini par faire demi-tour. 

    Le silence.

    Seul son souffle jour à cache-cache avec le mien et tout est calme.

    Rien ne vient troubler la tempête qui ravage mon coeur, mètres après mètres.

    -Je me suis précipitée à côté de toi, tu étais allongée sur le sol, il y avait la pluie qui tombait. Je pensais que ça allait, que tu étais simplement tombée...

     

    Maéli


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  • Corinne dit moi ce que j'ai bien pu faire hier ?

    -... Henri était paniqué et tu étais là dans l'entrée, trempée et tu criais, je l'ai vue je l'ai vue ! Tu avais un regard fou, Sophie, tu étais tellement désespérée et tellement éveillée...

    Un voile est posé devant ses yeux ; elle est là-bas, une autre fois.

    -Il était tard et je suis descendue des escaliers, encore en chemise de nuit parce que j'avais entendu des éclats de voix. Joachim dormait à côtés. Il pleuvait tellement dehors et je me souviens avoir été surprise qu'Henri ne t'aie pas faite entrer.

    Sa voix est comme un fil qui me relie à une partie de moi.

    -Tu disais comme ça en boucle "je l'ai revue, je l'ai revue" et Henri était si fatigué. Il a refusé de te croire et tu as commencé à crier et Henri t'as demandé de te taire et tu as déraillé...

     Elle a soupiré.

    Un souffle un souffle et je suis pendue à ses lèvres et le temps s'éternise et la passé et nargue.

    Tout est si irréel.

    -Tu as commencé à hurler qu'il ne t'avait jamais crue et il a commencé à crier plus fort que toi le bébé s'est réveillé et a renchéri dans une pièce à côté. Et moi, dans tout ça, j'étais paralysée.

    Corinne, Corinne, j'ai mal au coeur...

    Corinne mais qu'est-ce qui nous a pris ?

    -Je suis désolée, Sophie ; je suis désolée, je n'ai pas bougé.

    C'est la mer dans ses yeux, ses prunelles se noient et rien ne va. Corinne naufragée désemparée ; on se connaît si peu et tu as tant de moi que je ne possède même pas.

    -Henri a pété un câble. Je ne l'ai jamais vu comme ça ; il est devenu dingue. Il était à bout, Sophie. Tu n'imagines pas par où tu nous as fait passés. Et toujours à te balader avec le fantôme de Naïa. 

    Elle a fermé les yeux.

    -Ça n'expliquera jamais rien. 

    Ses yeux ont pénétrés les miens.

    -Tu as essayé de le pousser. Il t'a secouée comme un prunier. Et oh Henri ne s'est jamais rendu compte de sa force, il t'as poussée.

     

    Maéli

    Désolée petits aléas de la vie vous oblige parfois à déroger aux promesses...


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