• Je voulais voir la mer

     

    Je voulais voir la mer.

    J’avais dix minutes à pieds, après une longue journée.

    La balade en bord de mer est juste à côté de la route ; ce qu’il faut pour profiter de la lumière des lampadaires et ce qu’il faut pour que le bruit des voitures et des travaux soient étouffés. Je pense un peu à la pénombre, mais je me rappelle que je vis dans une ville sûre.

    Sur la berge d’en face, me parviennent le bruit des animaux de la forêt ; sur la surface de l’eau dansent quelques lumières rouges, balises ancrées qui chancèlent doucement avec le vent.

    La mer est paisible. La mer est apaisante ; et comme une éponge, je me sens m’imprégner de ce calme. J’avais besoin de solitude et de paix.

    Je voulais voir la mer.

    Le temps s’est écoulé, mes pensées dérivant avec le rivage. Je pensais à l’avenir, à mes amis, à la vie ; à la journée qui venait de passer.

    Il ne devait pas être plus de dix-huit heures, mais ici il faisait nuit.

    Je distinguai une personne sur la balade qui venait dans ma direction ; je la surveillais du coin de l’œil. Ce n’était pas la première à passer. Je savais qu’elle allait prendre le chemin qui passait derrière moi et disparaître au loin.

    J’attendais quelques secondes pour m’assurer que c’était bien le cas.

    N’entendant plus le bruit de ses chaussures sur le sol, je me retournais plus vite que la politesse ne l’aurait voulu.

    Soudain, il était à côté de moi.

    Il avait fait demi-tour pour se mettre à ma droite. Cette pensée me frappa.

    Je m’écartais et me préparais à partir quand il m’a abordé en anglais. Il m’a dit « salut » puis, « comment ça va ? » et moi je lui ai répondu que non, que je m’en allais, joignant précipitamment les paroles à l’acte. La panique m’a prise à la gorge.

    Voulant le contourner, je me rendis compte qu’il me barrait le passage vers la route, vers les lampadaires ; de tout son corps. A ma gauche, il y avait la rambarde de la balade, et derrière, la mer et encore plus d’obscurité. Je tentais de l’esquiver par la droite, mais il suivait mon mouvement de son corps, m’empêchant de partir plus expressément encore.

    Je me suis sentie prisonnière.

    Il m’attrapa fermement par le bras, juste au-dessus du poignet ; à m’en faire mal. Je me débattis. Je voulais qu’il me lâche. Il était bien trop fort. Sa main tenait mon poignet et il se tenait bien trop près.

    Je criais non, non plus fort et plus précipitamment, d’une voix qui n’était plus vraiment la mienne. Je cherchais, aussi, d’invisibles sauveurs.

    Il me fit signe de me taire, un doigt impérieux sur la bouche. Tous mes cauchemars me sautèrent à la figure.

    Je n’en démordais pas et je criais plus fort encore.

    Peut-être que ce sont mes cris qui m’ont sauvée, parce qu’il a fini par me lâcher.

    J’ai bondi dans la direction de la route, terrifiée à l’idée, qu’il change d’avis, qu’il ne me poursuive, que rien de tout ça ne soit fini. Quelques mètres plus loin, je jetai un coup d’œil en arrière ; pour le voir rôder et l’entendre gémir une demande d’aide. Je marchai plus vite encore.

    La confusion dans mes pensées et mes émotions était une belle cacophonie, ce soir-là. La violence de ce que j’avais vécu, la peur, la colère, l’incompréhension, l’impuissance, s’entrechoquaient en un chaos qui me laissait tremblotante et transpirante.

    Les larmes dansaient sur les bords de mes yeux.

    Je voulais simplement voir la mer.

    Je me suis faite agressée.

    J’aurais voulu tirer une leçon qui me permettrait de ne jamais revivre ça ; j’étais tentée de m’en vouloir, comment est-ce que ça avait pu arriver ? Comment est-ce que ça avait pu m’arriver ? Pourquoi ?

    La faute à pas de chance me diront mes amies.

    J’ai la marque de sa main sur mon bras et je lui en veux de ne pas m’avoir respectée, je lui en veux de m’avoir pris mon instant de sérénité. Je lui en veux et je ne comprends pas, pourquoi. Pourquoi ? Je voudrais retourner le monde pour qu’il y ait une justice, pour me dire que ce genre de choses n’arrive pas tous les jours.

    Je voudrais me rassurer en me disant que ça ne se reproduirait jamais, en me disant que je n’aurais pas peur de sortir le soir.

    Je voudrais me dire que je pourrais faire quelque chose pour que ça n’arrive à personne d’autre, même je ne peux même pas me le garantir à moi-même.

    Ce sont des choses qui arrivent ; n’est-ce pas ?

    Je suis rentrée ce soir-là et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Pour ce qui aurait pu arriver, pour ce qui pourrait arriver, pour la peur et l’impuissance que j’avais ressenties ; pour la violence de ces émotions, pour cette rage , pour l’empreinte que l’expérience a laissée au fer rouge dans mon corps et dont je n’arrive à me défaire.

    Maintenant, quand je voudrais voir la mer, j’irais accompagnée. Liberté ? Egalité ? Fraternité ?

    C’est un cri qui m’a sauvée du pire et je voudrai hurler, hurler, hurler, l’injustice, la violence psychologique de ce qu’on peut ressentir de ce cas-là, hurler car en écrivant ces mots, j’ai froid, je tremble et je pleure. Hurler car j’ai eu de la chance, et ça me déchire de l’intérieur cette idée, ce qui s’est passé me hante, ce qui aurait pu se passer me terrifie.

    Hurler car ç’en est assez de ce monde où la femme n’est pas respectée dans son intégrité.

    Hurler car j’ai eu de la chance. Belle ironie, n’est-ce pas ?

    Maéli

    PS: ce n'est pas une histoire

    « Le vent souffle

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :